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Vivre en communauté

Dernière mise à jour : 18 mai 2023


La communauté est un sujet en vogue, et la façon dont médias et créatifs tissent sur le fil de cette idée pourrait supposer un fort besoin d’appartenance en souffrance. On parle de communauté de métier, communauté linguistique, religieuse, virtuelle, marketing communautaire, la communauté d’Emmaüs, et même de communautarisme notion portant une coloration négative... La liste des communautés est longue, ma proposition non exhaustive.

Ma question est la suivante : une croisière dans les Caraïbes, ou une traversée de l’Atlantique sont-elles des expériences de vie en communauté ? Et si oui, qu’est-ce que cela implique individuellement et collectivement ? Comment transposer ce vécu à un projet court terme : créer et faire vivre une communauté pour des personnes atteintes du cancer.

En admettant que la réponse à mon interrogation précitée soit « Oui », alors la communauté des marins est protéiforme : pour certains, elle ne compte qu’un membre, pour d’autres elle se limite au couple ou à la famille., pour d’autres encore elle intègre des membres de passage comme nous avons pu en faire l’expérience en accueillant deux chouettes équipières lors de la transat aller, des amis tourdumondistes qui nous rejoignaient quelques semaines où nous étions, ou encore des clients.



Vivre en mer …


Expérimenter la vie en mer, faire une croisière dans les eaux bleues des Caraïbes fait souvent rêver, émerveille : la nature, les couleurs, le monde sous-marin, la possibilité d’être dedans-dehors, de vivre en tongues, un « must » selon moi !!

La pratique confronte chacun à soi-même, à son besoin de contrôle, à la sensation du mal de mer, à l’inconfort du mouvement perpétuel, à la nécessaire vigilance liée à la consommation d’eau ou d’énergie car nul bateau sauf amarré à quai (et encore dans nos pays développés) n’est relié à une source inépuisable d’eau ou d’électricité. La vie en mer nous met en contact direct avec l’environnement, avec l’inconsistance de la technique et son impact sur la marche du bateau.

Vivre sur un bateau, c’est encore s’exposer à l’inconfort inhérent à la promiscuité et à l’apposition de modes de vie variés, parfois antinomiques, en d’autres mots inconfort lié à la confrontation de notre système de croyances et de valeurs, de ce que nous tenons pour vrai avec le système de croyances d’autrui, et la possible illusion de penser que le mien est plus valable que celui de l’autre.



Un peu d’étymologie et un soupçon de philosophie

Le mot « communauté » dans son sens originel vient du latin « cum munus ». Une communauté est un groupe de personnes « cum », qui partagent quelque chose « munus » ; Munus signifie à la fois le don et le devoir. « La communauté est liée par la loi du don et de la dette, mais aussi par le risque que comporte tout partage. » *

Roberto Esposito, philosophe italien donne la définition suivante : « La communauté n’est pas une propriété, un plein, un territoire à défendre et à isoler de ceux qui n’en font pas partie. Elle est un vide, une dette, un don (tous les sens de numus) à l’égard des autres et nous rappelle aussi en même temps à notre altérité constitutive d’avec nous-mêmes. »

Une autre source précise que la notion de communauté diffère de celle d’équipe lorsque :

  1. Les membres ont rejoint une communauté car ils partagent des points d’intérêts communs.

  2. La durée est indéterminée.

  3. Les membres d’une communauté sont égaux en droits.

  4. Les membres rejoignent une communauté car ils ont une attente de ce groupe d’individus.


Comment ce cadre résonne-t-il avec mon expérience de vie mer ?

Préambule : ce qui suit et ce qui précède d’ailleurs est bien sûr vu de ma fenêtre et uniquement de ma fenêtre.

Pour moi, accueillir des personnes à bord d’Ikigai, c’est accepter :

  • De prendre soin de celui.celle qui a le mal de mer, qui n’est pas suffisamment à l’aise pour contribuer au fonctionnement du collectif que le bateau soit au mouillage ou en navigation, prendre soin de celui.celle dont la cabine est trempée parce que le hublot fuit ou est resté ouvert, ou encore cuisiner repas ou pâtisseries qui activent le circuit de la récompense et réconfortent.

  • Que certains puissent avoir des tendances hyperactives et sur-occupent un espace exigu, et empiètent dans le mien.

  • De solliciter Elouan pour des quarts de nuit et me sentir confiante et en sécurité.

  • De faire la sieste quand je suis sujette au mal de mer, et me laisser aller sans me sentir en dette.

  • De me confronter aux risques que comporte tout partage :

    • Faire confiance, confier le temps d’un quart de nuit mon bateau, ma sécurité, celle de mon fils à un.une personne dont je sais si peu de choses …

    • Réaliser que les consignes de sécurité ne sont pas forcément respectées pendant les quarts de nuit par des équipiers néophytes et constater qu’ils.elles peuvent se mettre en danger, et reposer un cadre exigeant et bienveillant.

    • Laisser le hasard des circonstances et les positions de vie naturelles de chacun structurer le cadre de fonctionnement du bord et favoriser la mise en place de relations de pouvoir, parce que cela ne se fait pas dans ce contexte de partager un cadre.

    • Constater mon propre manque d’altérité en n’acceptant pas ou mal la différence de l’autre.

    • Voir s’exprimer des émotions fortes : angoisse, peur, perte de contrôle dans certains cas, et constater la vitesse de propagation des émotions au sein d’un collectif. Être en situation d’accueillir, de prendre des décisions pour maintenir à bord un climat serein (du moins le plus possible).

    • Imposer un mode d’alimentation sans tenir compte des habitudes de chacun et heurter des sensibilités, des valeurs : flexitarien, végétarien, vegan, « bidochard», avec ou sans légume, avec ou sans gras, avec ou sans peau de poulet, …

    • Etc,….




Qu’ai-je appris ou réappris ?


Mon premier enseignement est comme une profession de foi : vivre et faire vivre l’altérité dans mon quotidien., en prendre soin et ne pas tomber dans une forme de laxisme ou de fuite ; apposer, sans imposer et accueillir la différence de point de vue, d’habitude, de comportement, de croyances, de valeurs, …


Le second point découle du premier, me semble enfoncer une porte ouverte de la relation humaine et pourtant … En bateau, chaque expression, chaque phrase souligne un besoin (conscient ou non) de l’émetteur ; pour faire simple chacun parle de soi !! Cette tendance, présente sur la terre ferme, est renforcée par l’exigüité, la promiscuité, les contraintes inhérentes au milieu. Une simple assertion telle : « Je vais t’aider à faire la cuisine », alors que la personne n’est pas amarinée, peut traduire une intention bienveillante de contribuer, un besoin de se sentir utile, un inconfort voire une culpabilité à se laisser prendre en charge, une difficulté à être contemplatif, un besoin de reprendre le contrôle sur le déroulement du quotidien, …. J’ai déjà vu des gens qui souhaitaient contribuer descendre en cambuse pour aider et remonter très vite car malades, d’où l’importance de m’assurer que je comprends ce qui m’est dit sans y appliquer mon filtre, de vérifier le besoin émis et le cas échéant et voir comment y répondre en saluant les ressources de la personne.


En préambule des deux premiers éléments, il y a un incontournable : acter auprès de moi-même et des personnes à bord la prépondérance de l’incertitude. Je m’explique : quand Elouan nous interroge sur l’heure d’arrivée au prochain mouillage, la formule consacrée est : « dans l’état actuel des choses, nous arriverons vers 14h. », l’état actuel des choses étant temporaire car nous ne commandons ni aux vents, ni à l’océan, ni à la technique et encore moins aux sensibilités et vulnérabilités des personnes du bord. Le talent d’un capitaine c’est anticiper pour respecter ses engagements initiaux, et surtout accepter de faire avec ce qui est et rester le plus agile possible face aux situations qui pourraient se présenter. Peut-être que c’est une façon de vivre le présent au présent !!


J’ai aussi compris l’importance de clarifier les attentes de chacun par rapport à la communauté. J’ai vécu une croisière au cours de laquelle effectuer cet exercice eut été probablement mal perçu. Et pourtant ! La formulation et l’explicitation des attentes aurait peut-être permis d’engager chacun, de lui donner un « pouvoir » pour le bon déroulement de la croisière, de favoriser le déploiement d’une relation écologique au sein de l’équipage et de canaliser la mise en place des jeux psychologiques qui se sont déroulés.


Directement en lien avec le point précédent l’expérience de la transat aller (14 jours sans voir la terre !) et l’importance de co-construire un cadre de fonctionnement qui peut bien sûr être amené à évoluer. Nous avions pour la sécurité déterminé les horaires de quarts et la marge de manœuvre de chacun sur le fonctionnement du bateau. La réalisation des repas et autres tâches du quotidien était également répartie. Le petit plus, utile sur une navigation au long cours, ça a été la mise en place des « conseils d’équipage », pratique inspirée des écrits de Stephen Covey. L’objectif étant d’être tous présents et permettre à chacun de partager son état d’esprit, ses émotions, ses besoins, de formuler le cas échéant des demandes aux autres membres d’équipage, capitaine compris. Ce procédé facilite le déploiement de relations explicites, minimise la place des projections, des suppositions et malentendus.


Et enfin mettre en place des conseils d’équipage présuppose que nous sommes tous égaux en droits ce qui présuppose qu’il n’y a pas de système de classe, ou de caste, et implique une relation où l’altérité (l’acceptation de l’autre dans sa différence) soit de mise. Cette idée suggère qu’il n’y a pas de prise de pouvoir d’un individu sur d’autres par un comportement, un mode d’expression, ... le rôle de capitaine est plus un devoir qu’un droit par rapport aux autres membres d’équipage.



Pour conclure


Ecrire m’aide à prendre du recul, à gagner en flexibilité et agilité relationnelle, dans certains cas à panser les coups de griffes reçus inopinément. Oui la vie en bateau peut prendre la forme d'une communauté. J’en retire 4 pistes de réflexion toutes transposables dans ma vie de famille et professionnelle :

  1. Un être humain qui s’exprime tend naturellement à parler de lui d’elle, de son contexte, de son.ses besoin.s. Ecouter est une décision qui a besoin d’être revisitée quotidiennement. Chercher à comprendre avant de vouloir être compris !

  2. La vie et la relation en communauté s’explicite, se nomme au risque de passer pour une empêcheuse de tourner en rond, au risque de générer des réactions de surprise ou de refus. Ce processus de nominalisation permet de clarifier et d’engager chacun.e dans son choix d’être ou non actif ou active dans la bonne marche du collectif.

  3. Oser porter une parole authentique, et bienveillante pour entretenir une relation écologique au sein du système est un droit à appliquer indépendamment des risques relationnels encourus.

  4. Accueillir l’autre dans qui il.elle est présuppose d’abord de m’accueillir moi avec tous mes talents et mes vulnérabilités… il est possible que ce soit un chemin de vie !!


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2 comentários


catbame
27 de abr. de 2023

Ma chère Gwendoline, la réflexion que tu partages si bien avec nous est, pour moi, à la fois troublante et engageante.

Troublante pour le recul qu'elle me contraint (autant qu'elle m'aide) à prendre, au bon moment, dans les situations complexes et réitérées que nous vivons actuellement (un grand merci pour cela, je t'expliquerai pourquoi lorsqu'on se retrouvera).

Engageante car tu ne te contentes pas de nous interpeller sur la vie en communauté, tu nous livres une part intime des conclusions auxquelles cette réflexion t'a conduite. Des conclusions qui me donnent envie de revoir certaines de mes propres idées sur ce sujet, certains de mes propres comportements. De cela aussi je te remercie.

En te lisant on peut mesurer combien, durant…


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gwendoline respinger
gwendoline respinger
27 de abr. de 2023
Respondendo a

Merci pour ton retour et ton message qui me touche. Je t'embrasse bien fort.

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